La Fontaine aux Yeux à Spa
La fontaine aux yeux est située sur le chemin qui réunit la rue Hanster à la Promenade Reickem. L’eau qui l’alimente est souterraine dans la plus grande partie de son trajet, sauf en un point de la Fagne Lolo, où elle se rapproche de la surface pour former un étang marécageux ; à partir de ce point, elle redevient souterraine.
Elle jouissait à une époque pas très éloignée de notre histoire, d’une certaine réputation d’efficacité dans la prophylaxie et le traitement des affections oculaires. Des médecins même, dit-on, en recommandaient l’emploi. Cette croyance populaire devait, selon toutes probabilités, tirer son origine de certaines observations de guérison ayant coïncidé avec l’emploi de cette eau ; ces faits mal interprétés ou exagérés par un public incompétent, ont pu donner le vol à cette légende. Des recherches dans la bibliographie spadoise ne nous ont cependant rien fait découvrir qui fit allusion à ces vertus thérapeutiques.
Un certain intérêt de curiosité s’attachait à cette fontaine du fait de cette réputation, non pas qu’on pût espérer y trouver un remède vraiment sérieux ; la thérapeutique n’est hélas ! pas encore arrivée à ce degré de simplicité. Il était à priori certain que cette eau pourrait tout au plus renfermer quelques traces d’un astringent et d’un émollient capables d’améliorer une conjonctivité légère. Mais une analyse sommaire nous a permis de constater qu’aucun élément ne peut revendiquer même cette action. Cette eau est surtout remarquable par sa faible minéralisation : très légèrement alcaline ; elle ne donne évaporée a siccité qu’un résidu de gr 0,03 par litre, dans lequel on constate la présence de chlorure, sulfate et carbonate de calcium. On n’y rencontre pas de fer.
Elle ressemble donc à une bonne eau de source, et son action est indifférente envisagée au point de vue chimique. Au point de vue bactériologique, elle ne doit renfermer que peu de germes ; il serait cependant prudent, si on voulait s’en servir comme boisson, de la soustraire aux infiltrations du voisinage et aux pollutions diverses d’une route assez fréquentée aux bords de laquelle elle aboutit.
Il résulte de ces quelques considérations que l’action de cette eau dans les affections oculaires est tout à fait nulle : elle ne renferme aucun principe actif ; le renfermât-elle même, il y serait trop dilué pour produire le moindre effet. Son succès est donc tout aussi inexplicable que celui de nombreux remèdes familiers qui se partagent les faveurs du public, ou plutôt il s’explique par la confiance en quelque sorte superstitieuse que celui-ci a dans ces remèdes plus ou moins mystérieux.
Fût-il même exempt de danger bien grand, son emploi ne peut ne pas être inoffensif, car il donne une fausse sécurité et l’illusion d’un traitement : le malade, en effet, use souvent de ces remèdes avec une persévérance digne d’une meilleure cause, .et qu’on obtiendrait difficilement de lui pour une thérapeutique rationnelle.
Quoi qu’il en soit, la fontaine aux yeux est aujourd’hui à peu près délaissée ; à part quelques vétérans spadois, tout le monde paraît l’ignorer. La médecine populaire l’a remplacée par l’eau de guimauve, puis plus tard, sous l’influence des idées modernes, par l’acide borique et les autres antiseptiques. On peut dire que l’eau de la fontaine aux yeux était l’acide borique de nos ancêtres. De même que ceux-ci abusaient de la première, de même nos contemporains abusent du second, s’en servant a tort et a travers dans toutes les affections. L’un et l’autre peuvent sans danger être employés comme adjuvant, mais ils sont dénués d’une action thérapeutique vraiment sérieuse.
Dr E. Delneuville, médecin spécialiste
Source : http://www.sparealites.be/la-fontaine-aux-yeux