Avant de l’approcher, observez de loin le long bâtiment qui longe le stade Charléty. Sa forme vous évoque-t-elle quelque chose ?
Eh oui, on dirait bien un immense paquebot, échoué entre le périphérique et les boulevards des maréchaux… Ce bâtiment atypique, nommé « Olympique », fut construit par les architectes Henri et Bruno Gaudin en 1994, en même temps que le stade Charléty dont il semble complémentaire. Prévu pour abriter le ministère de la Jeunesse et des Sports, ce dernier décida finalement de ne pas y déménager. Seul le Comité national olympique français embarqua donc dans les 6 000 m² de la proue de cet imposant paquebot de 18 000 m², rejoint par la fédération française d’athlétisme, qui en occupe aujourd’hui encore la poupe (côté périphérique).
Mais qui occupe donc le cœur du bateau ? Rien à voir avec le sport (si ce n’est le sport cérébral), puisque ce sont plusieurs grandes maisons d’édition qui y ont leurs bureaux : Nathan, Bordas, Cle International,ainsi que les célèbres dictionnaires « Le Robert ».
La belle histoire du Grand Robert…
Si vous partez à la découverte de cette cache pendant la journée, peut-être aurez-vous le sentiment que l’on vous observe. Du 5e étage du bateau, de mon bureau vitré, je jette de temps en temps un œil curieux sur ma cache… Si vous avez un peu de temps, laissez-moi vous raconter la belle histoire de la famille Robert.
Nous sommes dans les années 40. Le jeune Paul Robert rédige sa thèse de doctorat en économie politique intitulée « Les Agrumes dans le monde ». Soucieux du mot juste, il peine peste contre les dictionnaires car aucun d'entre eux ne lui permet de retrouver les mots qui lui échappent. L’idée d’un dictionnaire d’un genre nouveau, un dictionnaire analogique, commence à germer dans son esprit…
C'est ainsi que dès 1945, après avoir soutenu sa thèse, Paul Robert abandonne l’économie pour se consacrer à la rédaction de son dictionnaire, le futur Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (aujourd’hui plus connu sous le nom de Grand Robert).
Mais au fait, qu'est-ce qu'un dictionnaire analogique ?
Paul Robert définit l'analogie comme un « rapport existant entre mots appartenant à un même champ sémantique. » Autrement dit, deux mots liés entre eux par leur sens, mais qui ne sont pas forcément synonymes. Par exemple les mots couchette, drap, pieu, literie entretiennent un rapport analogique avec le mot lit.
Et à quoi ça sert, un dictionnaire analogique ? En premier lieu, à retrouver les mots qui vous échappent. Imaginons que vous ne vous souveniez plus de l’autre nom de l’orange amère. À l’époque de Paul Robert, il n’était pas possible de demander à Google « OK Google. Quel est l’autre nom de l’orange amère ? » pour obtenir la réponse à son interrogation. Mais on pouvait chercher dans le Grand Robert.
La deuxième idée de Paul Robert, ce sont les citations. Paul Robert souhaite émailler son dictionnaire de citations qui fassent vivre les mots, en montrent toute la beauté. Car comme le disait Voltaire : « Un dictionnaire sans exemple est un squelette. » Problème : l’informatique n’existe pas encore, et l’équipe de collaborateurs que Paul Robert a pu embaucher grâce à un plan de souscription n’est constituée que de quelques personnes…
(NB : La souscription, c’est l’ancêtre du financement collaboratif : on vend à de futurs clients un produit qui n’existe pas encore, et l’argent ainsi récolté sert à financer le produit, qui leur sera fourni une fois terminé – parfois des années plus tard. Sauf qu’à l’époque, la vente se fait par bulletins papier que les souscripteurs envoient par la Poste avec leur chèque, et pas sur KissKissBankBank.)
Bref, revenons à nos citations. Pour éviter d'avoir à éplucher toute la littérature française d'hier et d'aujourd'hui (Google Books, Wikiquote, Gallica et consorts n'étant même pas à l'état d'embryons), et parce qu'il a déjà assez de boulot comme ça, Paul Robert lance un appel aux citations : et ça marche ! De toute la francophonie, les gens lui envoient des citations glanées au fil des lectures. Elles constitueront le corpus de plus de 300 000 citations du Grand Robert. Le premier dictionnaire collaboratif en quelque sorte, 50 ans avant Wikipedia.
Exemple de citation à l’article orange :
Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la Méditerranée. Je me rappelle un petit bois d'orangers, aux portes de Blidah ; c'est là qu'elles étaient belles ! Dans le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette auréole de splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. (Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, « Les oranges »)
Et voilà ! En 1964, après 13 ans de travail, Paul Robert pose le point final du dernier des 6 volumes du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Travail titanesque puisqu’aujourd’hui encore, ce « Grand Robert » reste le plus grand dictionnaire de langue française avec 100 000 mots, 350 000 sens, 325 000 citations, et plusieurs millions de renvois analogiques !
Bien sûr, à l’époque de Wikipedia, de tels chiffres ne nous impressionnent plus. Mais imaginez tout cela sans l’aide de l’informatique, et encore moins d’Internet…
Et le Petit Robert alors ?
Le Petit Robert de la langue française (qui n'est pas si petit que ça), n’est en fait qu’une version abrégée du Grand Robert. Il voit le jour 3 ans plus tard, en 1967. Il sera suivi par de nombreux autres titres, parmi lesquels le Petit Robert des noms propres (1974), le Robert & Collins (dictionnaire français-anglais, 1978), le Dictionnaire historique de la langue française (1992), le Robert Junior...
Mais au fait, qui choisit les mots nouveaux des dictionnaires ? Et selon quels critères ?
Beaucoup de gens imaginent (à tort) que c’est l’Académie française qui choisit les mots nouveaux, que Robert et Larousse font ensuite entrer dans leurs dictionnaires respectifs : il n’en est rien. Le comité de rédaction de chaque maison d'édition est libre de ses propres choix, c’est pourquoi le Petit Robert, le Petit Larousse et le Dictionnaire de l’Académie ne contiennent pas strictement les mêmes articles.
Mais comment ces choix sont-ils faits ? Au Robert, l’ensemble des équipes de lexicographes surveille toute l'année l'apparition des mots nouveaux (les néologismes) en épluchant principalement la presse et la littérature, mais en étant également à l’affût des mots entendus à la radio, à la télévision, sur internet ou dans les conversations courantes. Une fois par an, le service de documentation fait une sélection des mots les plus intéressants (car il y en a énormément : plusieurs milliers chaque année), puis les lexicographes se réunissent pour en débattre.
Les conditions d'entrée dans le Robert sont les suivantes :
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La fréquence. Pour figurer dans le dictionnaire, un mot doit être entré dans l’usage, c’est-à-dire qu’on doit le rencontrer souvent et dans des sources variées, et pas seulement dans la bouche ou sous la plume d’une seule personne ou d’un petit groupe de personnes. Exemple : le mot selfie, qui est maintenant sur toutes les lèvres.
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Le besoin de nommer une nouvelle réalité. Les mots désignant de grandes découvertes scientifiques ou de nouvelles réalités, même s’ils sont peu fréquemment employés dans la vie de tous les jours, doivent être mentionnés dans le dictionnaire. Exemple : boson de Higgs, mégavirus, mais aussi plus simplement vapoter.
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La pérennité. Le mot ne doit pas être un feu de paille mais s’installer durablement dans la langue, c’est pourquoi les mots ne font souvent leur entrée dans le dictionnaire que quelques années après leur apparition – quitte à paraître alors déjà anciens. Exemple : le verbe zlataner, que l’on a beaucoup entendu il y a quelques années, n’a pas été retenu car il a disparu aussi vite qu'il était apparu.
Ne pas oublier que, chaque année, le dictionnaire n’accueille pas seulement des mots nouveaux, mais aussi des expressions et sens nouveaux.
Exemples de mots nouveaux de la dernière édition du Petit Robert : agroécologie, big data, court-termiste, déchétarien, microfinance, moustique-tigre, imprimante 3D, pithovirus, recyclerie, umami, covoiturer et covoitureur (covoiturage était, lui, déjà présent depuis plusieurs années), vapoter…
Exemples de nouvelles expressions ou locutions : objecteur de croissance, lanceur d’alerte, élection quadrangulaire…
Exemple de sens nouveau : éteignoir, qui désignait déjà un ustensile creux en forme de cône qu’on pose sur une bougie pour l’éteindre, et qui désigne depuis peu un cendrier de rue.
À propos de la cache
La recherche de cette cache vous permettra de prendre un peu de recul pour observer le paquebot. Il y a beaucoup de moldus en voiture dans les parages, mais ils ne prêteront guère attention à vous.
Le logbook se présente sous la forme d’un petit dictionnaire. Inscrivez votre pseudo sur la page de gauche, et votre mot préféré (ou vos mots préférés) en regard, sur la page de droite.
Merci de bien refermer la cache (sans abîmer le camouflage) avant de la replacer.