Sur cette « place du four » que vous découvrez vous identifiez l’église devant vous construite en 1850. Sur la droite de l’allée y conduisant la statue « souvenir de la nuit du 4 ». A gauche le monument aux morts et derrière lui l’arbre de la liberté prolongeant les communs du château.
Nous vous proposons de remonter le temps du Moyen-âge à nos jours.
1 - Le nom de « place du four » s’accroche au passé d’Ancien Régime du village. C’est là que se tenait le four banal dans lequel le seigneur obligeait les allonvillois, sauf ceux du fief de Beauregard (actuellement rue du Bout de ville), d’y cuire leur pain contre une redevance élevée.
2 - Du château du XVIII° siècle ne subsiste, après le bombardement de 1940, que les communs convertis depuis peu en logements. La bibliothèque s’y est installée.

3 - L’église fut construite en 1850 pour remplacer celle qui était considérée trop petite au regard de la population du village de plus de 700 âmes.
4 - C’est à cette même époque qu’il faut replacer le « Souvenir de la nuit du 4 décembre 1851 », sculpture d’Athanase Fossé inspirée d’un poème de Victor Hugo (« Les châtiments »).
En 1971, la commune d’Allonville offrit au Musée de Picardie les 18 vases et objets funéraires découverts dans une tombe gauloise au lieu-dit « ech coquingard ». En retour le musée accepta de mettre en dépôt cette sculpture d’Athanase Fossé, né à Allonville en 1851, et qu’il réalisa en 1888.
Victor Hugo décrit la pathétique toilette funèbre d’un enfant à laquelle il a participé. Il dénonce dans un terrible réquisitoire la politique de Louis-Napoléon Bonaparte et la brutalité de la répression de l’insurrection républicaine qui suivit le coup d’Etat du 2 décembre 1851. En voici quelques extraits.
«L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
On voyait un rameau béni sur un portrait.
Une vieille grand-mère était là qui pleurait.
Nous le déshabillions en silence. Sa bouche
Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
…
L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,
Disant :- comme il est blanc, approchez donc la lampe.
Dieu ! Ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe.
Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
…
-Et-ce pas une chose qui navre !
Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, lorsqu’il fallait que je fisse une lettre,
C’est lui qui l’écrivait. Est-ce que l’on va se mettre
A tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !
…
Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église, la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que de vieilles grand-mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.
Athanase Fossé, transpose en sculpture le poème de Victor Hugo. Dans le regard de la grand-mère se lit le désespoir pathétique et sa révolte : la mort injuste qui frappe l’innocence. Une innocence sacrifiée que symbolise une toupie en buis. Nul doute qu’Athanase Fossé, né à Allonville et Parisien depuis peu, affirme à 37 ans, les convictions républicaines qu’il partageait avec Victor Hugo décédé trois ans plus tôt. N’est-ce pas aussi découvrir que sous deux de ses formes, la poésie et la sculpture, la création artistique, au-delà de l’esthétique, nourrit la pensée, fertilise l’esprit, rend sensible l’indicible ?
5 - Derrière le monument aux morts je suis l’arbre de la liberté. Tilleul, seul, je me dresse devant vous, dominant un espace semi-circulaire muré de grés. Le maire d’Allonville m’a planté ici le 14 juillet 1989. Ce serait vous faire injure que de vous dire ce que signifie le nom que je porte et de vous révéler la signification de la date à laquelle on m’a ici installé, pour une longue vie je l’espère.
Je n’ai pas été placé en un lieu quelconque. J’occupe, peut-être, je suis prudent, la vieille motte féodale que suggère la forme circulaire du lieu, que dominait peut-être un donjon de bois ou de pierre !
Mais revenons à mes racines, je veux dire à mes aïeux car je viens du fond des âges. Vos ancêtres, j’ose les gaulois, vénéraient bien le chêne ! Non ? On m’a conté aussi que, dans la nuit entre le 30 avril et le premier mai, souvent devant le château ou l’église, les garçons du village plantaient, en signe de respect ou d’hommage au seigneur ou au curé, un « arbre de mai ». Toujours élagué et souvent sans racine, mon malheureux ancêtre voué à une mort certaine, se trouvait au centre d’une fête. C’était leur façon à eux, les villageois, d’affirmer la fraternité qu’ils portaient dans leur cœur. Cet arbre coupé était en sorte le symbole de leur union.
La Révolution française s’est mêlée à notre histoire. Voici comment nous avons, nous autres « arbres de la liberté », perpétué cette tradition paysanne fort ancienne et en avons modifié le sens.
Vous vous souvenez que lors de la nuit du 4 août 1789 les privilèges seigneuriaux furent abolis. Dans les campagnes les paysans se crurent libérés de toute contrainte envers leur seigneur, des émeutes se propagèrent de village en village et les autorités en place détruisirent les « mais » symbole de leur rébellion. De ces « mais » coupés par les potentats de l’Ancien Régime, la Révolution en fit, en toute logique, les « arbres de la liberté ».
En 1792, on nous planta cette fois avec nos racines, et nous y tenons. Plus de 6000 arbres de la liberté érigés dans les villes et villages de France ! Quelle belle génération ! J’aurais tant aimé vivre à cette époque ! Mais attention la suite de l’histoire fut dramatique. Louis XVIII les fit arracher et remplacer par des croix. On en replanta pendant les « trois glorieuses » en juillet 1830. En février 1848, on en planta à nouveau, mais cette fois ils sont bénis par le clergé, nous manifestions ainsi la naissance d’une belle fraternité symbolique de l’union citoyenne retrouvée. Le 2 mars 1848, à l’occasion de la plantation d’un arbre de la liberté place des Vosges, Victor Hugo prononça un discours célèbre sur le sujet. « C’est un beau et vrai symbole qu’un arbre ! La liberté a ses racines dans le cœur du peuple, comme l’arbre dans le cœur de la terre ; comme l’arbre, elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel ; comme l’arbre, elle grandit sans cesse et couvre des générations de son ombre. Le premier arbre de la liberté a été planté, il y a dix-huit-cents ans par Dieu lui-même sur le Golgotha. Le premier arbre de la liberté, c’est cette croix sur laquelle Jésus-Christ s‘est offert en sacrifice pour la liberté, l’égalité et la fraternité du genre humain. »
La trêve malheureusement fut éphémère ; dès avril 1851 Napoléon III à son tour faucha mes arrière-grands-parents. A ce propos jetez un œil à la statue à droite de l’allée menant au porche de l’église. En même temps que les arbres, tombaient certaines de vos libertés individuelles.
Derrière votre monument aux morts, depuis le 14 juillet 1989, je vous rappelle par ma présence que le chemin de la liberté est long et qu’elle est fragile. A moi humble tilleul, on me reconnaît des vertus apaisantes …! Souhaitez-moi longue vie.
6 – Le monument aux morts.
Elément banal du paysage de nos villages, on n’y prête plus souvent qu’un regard furtif. Celui qui se dresse devant vous mérite cependant quelques instants. Figé dans la pierre, il livre à votre sensibilité un langage symbolique qu’il vous est proposé de décrypter.
Sur ce monument aux morts ce n’est pas la statue d’un poilu qui entonne « Le chant du départ » comme sur celui, par exemple, dressé à Phalempin dans le Nord de la France. En 1804, Napoléon avait érigé ces strophes révolutionnaires en hymne national destiné à galvaniser la Grande Armée. Non ! Devant vous une jeune femme éplorée penche la tête; elle veille ses vingt-quatre jeunes hommes d’Allonville morts pour la patrie pendant la Première Guerre mondiale. Tenue en voute à bout de bras, une palme de la victoire protège le souvenir de leur vie sacrifiée.
Ce fut une terrible saignée pour un village qui comptait un peu plus de 400 habitants. Si l’on rapportait à la population actuelle ce serait une cinquantaine d’hommes entre 20 et 35 ans qui auraient été fauchés par la mort. Et ce bilan ne prend pas en compte ceux qui, partis en pleine jeunesse, revinrent blessés, trépanés, estropiés, voire « gueules cassées ». Toute une vie ils traîneront ce handicap!
Comme beaucoup d’autres, la commune d’Allonville avait décidé, en sa séance de conseil du 13 juillet 1919, l’érection d’un monument aux morts. Elle en proposa la réalisation à un enfant du pays, Athanase Fossé, sculpteur né à Allonville en 1851. Homme généreux et sensible, il en fit don aux habitants de son village natal. Installé à Paris, où il avait son atelier dont il vivait, Athanase demeurait fidèle à son village. Chaque année il y revenait au temps des moissons pour donner le « coup de main ». Il a aussi choisi de reposer dans notre cimetière.
Ce très beau cénotaphe est une œuvre toute personnelle et presque intime qu’il réalise quelques mois seulement après la fin de la guerre. Lorsque de son ciseau il commence à tailler la pierre qui sera érigée, l’image de ces hommes fauchés en pleine jeunesse, leur visage et l’estime qu’il leur portait guident sa main. La pierre de ce monument devient l’expression de sa pensée et sans aucun doute de sa compassion. Le monument aux morts d’Allonville n’a pas été choisi sur catalogue, comme ce fut généralement le cas, il est l’expression vraie de l’enfant du pays confronté dans le soulagement de la victoire au drame de ceux qui ont perdu un époux, un fils, un frère.
La stèle qu’il a sculptée se dresse au centre d’un jardinet au caractère sacré, que seuls le Maire ou les anciens combattants peuvent fouler lors des cérémonies mémorielles. Athanase Fossé fut le témoin direct de la douleur tragique de tant de mères, d’épouses, de sœurs. C’est donc à une femme jeune qu’il confie la mission d’exprimer cette peine ineffable. Qui est cette pleureuse en sandale qui porte le lourd voile de deuil ? D’une palme en berceau, qui représente à la fois la victoire mais aussi l’immortalité, elle protège - peut-on dire qu’elle berce?- ceux que l’on ne reverra jamais plus, les morts pour la Patrie. C’est la Mère de la Patrie, figure de compassion, qui appelle au respect et au souvenir du glorieux sacrifice de ses enfants. Mais aussi de son bras droit, lasse, la Mère de la Patrie tient la couronne funéraire qui pèse et affaisse son épaule. Cet attribut du sacrifice de la vie semble peser bien lourd face à celui de la victoire! Entre palme de la victoire et couronne funéraire, un poignant dilemme hante la Mère de la Patrie. Victorieuse certes mais à quel prix ! Sentiment on s’en doute largement partagé par les allonvillois à peine sortis de la guerre. En 1919, « La Der des Der » est déjà dans tous les esprits.
Sur le socle, une longue épée au pommeau d’apparat. Elle est sculptée à plat parée de feuilles de laurier soulignant la victoire. Ce glaive, désormais en position de repos, symbolise le dépôt des armes victorieuses et aussi le retour de la paix.
Athanase Fossé fige ainsi dans la pierre, et sans ambiguïté, sa perception de la guerre : la détester, aimer ceux qui l’ont faite par devoir, pleurer et respecter les sacrifiés. Le patriotisme sincère, le mythe d’une mort glorieuse, le sacrifice de la vie, la sacralisation de la mort se mêlent sur cette stèle sans expression formelle de pacifisme. Après tant de jours sombres, les paroles du chant du départ - « Un français doit vivre pour elle, pour elle un français doit mourir » - qui exaltaient la troupe à la mobilisation, ne sont ni reniées, ni oubliées. C’est ainsi que Athanase traduit la compassion de nombreux allonvillois au lendemain immédiat d’une conflagration, inéluctable et subie, qui les avait profondément meurtris.
Cette stèle funéraire laisse une impression d’apaisement. Sans doute parce que Athanase Fossé l’avait conçue pour être érigée au cimetière qui accueillit les corps. Là, elle s’y serait trouvée dans le lieu de paix qu’elle suggère.