
Dans la série des Glises : Crachier
Eglise Notre Dame de l'Assomption et St-Genis.
Sobre Ă©glise rurale au plan en croix latine, reconstruite au XIXe siĂšcle, l'Ă©glise de Crachier garde comme tĂ©moignage du Moyen-Ăge l'arc de sa porte principale et ses chapiteaux sculptĂ©s dont les masques et crĂ©atures gardent encore leur mystĂšre.
Enfin câest ce que disent les officiels. Il est dans ce village quelques Ăąmes qui pourraient vous conter une explication bien plausible, mystique et plutĂŽt horrible, transmise de mĂšres en filles depuis le moyen-Ăąge. Estelle Peloux du Bru est lâune dâelles. Elle a souhaitĂ© garder lâanonymat, et câest pour cela que nous lâappellerons Anne et que nous tairons aussi son adresse.
Il aura fallu beaucoup de temps, de fleurs, de chocolats, de tisanes aromatisĂ©es Ă la cannelle et dâautres « petits services » pour rĂ©ussir Ă gagner la confiance dâAnne que pour rien au monde nous ne trahirons. MĂȘme sous la torture.
Un jour quâil faisait soleil, et pas trop frais, nous lâavons rencontrĂ©e dans son jardin et elle a bien voulu nous en dire plus sur ces crĂ©atures Ă©tranges. Nous avons pu recueillir cette histoire extraordinaire qui se transmet de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration de façon si Ă©trange. Evidemment on pense immĂ©diatement Ă une histoire de sorciĂšres. Et on nâaurait pas tout Ă fait tort. Cette histoire oralement racontĂ©e lors dâune cĂ©rĂ©monie initiatique oĂč seules quelques femmes peuvent participer, ainsi que lâinnocente rĂ©cipiendaire, intrigue beaucoup, et depuis longtemps. DâoĂč le secret, qui vaut, semble-t-il plus pour protĂ©ger ces femmes de la curiositĂ© et de la violence des hommes que des effets de la rĂ©vĂ©lation.
Certes, il y a bien eu quelques fuites jadis, mais les consĂ©quences de lâĂ©vent de ce secret, si elles ont pu faire peur et renforcer la sĂ©curitĂ© autour de celui-ci, nâĂ©taient peut-ĂȘtre pas totalement autres quâaccidentelles. Des disparitions avaient souvent lieu en ces temps troublĂ©s, des combustions spontanĂ©es aussi, sans parler des transformations en animaux divers et parlants. Tout ceci nâaurait pu ĂȘtre que fortuit. Toujours est-il que les dĂ©tentrices du secret se protĂ©gĂšrent plus encore, craignant les problĂšmes de toutes sortes.
Mais parfois, lorsquâune hĂ©ritiĂšre de cette tradition nâavait pu avoir fille, elle pouvait transmettre, sans cĂ©rĂ©monie alors, ou en version ultra allĂ©gĂ©e avec une boisson chaude et des cookies, ce secret si bien gardĂ©. Elles Ă©taient une dizaine aujourdâhui, gardienne de ce savoir. Anne nâavait pas eu de fille. Juste deux beaux garçons qui vivaient Ă lâĂ©tranger avec des « filles de lĂ -bas » et qui avaient tout deux fait des garçons, qui, pour les trois premiers avaient aussi des petits mecs. « Ils ne viennent plus bien voir leur vieille mĂšre » soupira-t-elle en souriant.
Anne Ă©tait confortablement installĂ©e dans son fauteuil de jardin en rotin. Un grand chĂąle tout autour du corps et un gros chat sur les genoux. Deux mĂšches de cheveux blancs dĂ©passaient de son fichu Ă fleurs et volaient dans la brise tiĂšde de ce beau jour du dĂ©but du printemps. Sur la table fumaient trois tasses dâune boisson prĂ©parĂ©e pour lâoccasion. Une large assiette de porcelaine contenant quelques gĂąteaux au chocolat complĂ©tait la scĂšne de fort belle maniĂšre. Un rayon de soleil Ă©clairait lâensemble.
Dans la calme rue qui montait vers lâEglise, pas un badaud, pas une bestiole. Tout Ă©tait trĂšs silencieux, trop ? A peine entendait-on de temps Ă autre la circulation sur la route de Bourgoin.
Câest alors, suite Ă un trĂšs long silence, quâAnne se racla la gorge. Elle tendit un frĂȘle bras hors de son grand chĂąle et se saisit de sa tasse fumante pour la porter Ă ses lĂšvres. Lentement.
Il faut dire que Anne nâest pas nĂ©e de la derniĂšre pluie. Si son Ăąge ne peut vous ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©, pour une question de dĂ©cence, nous pouvons dire quâelle a vĂ©cu un bout. Ses rides en tĂ©moignent. Mais ce sont des rides souriantes. Pas celles de la mĂ©chante mamie acariĂątre. Non, plutĂŽt celle dâune femme Ă©panouie, rigolote et toujours souriante. Un Ćil toujours vif et malicieux et cette douceur qui apaise. Pour ceux qui lâimaginait en sorciĂšre, ben vous avez tout faux. JâespĂšre que vous trouverez la boite sans vous tromper.
Bref⊠Une fois quâelle eut bu une gorgĂ©e de son breuvage, elle reposa sa tasse et nous regarda dans les yeux chacun notre tour. Oh la profondeur de ce regard. Il voyait loin, loin derriĂšre nos globes, dans le profond de nos Ăąmes. Mais Ă©trangement, cela ne provoqua aucune frayeur en nous. Nous Ă©changeĂąmes longuement Ă ce sujet plus tard et convĂźnmes que nous avions plus Ă©prouvĂ© comme un « doux baume » quâune intrusion dĂ©sagrĂ©able. Une mise en place, un prĂ©ambule. Calmes nous Ă©tions, prĂȘts pour entendre cette incroyable histoire.
Lorsque nous quittĂąmes Anne, il faisait sombre et nuageux. Dehors et dedans. Nous Ă©tions glacĂ©s dâeffrois et de cette petite bise qui soufflait maintenant plus fort, du nord. Engourdis de tous les membres dâĂȘtre restĂ©s immobile Ă Ă©couter sans mot dire. Un peu groggys. EmbrumĂ©s.
Il nous fallait aller voir cette église de plus prÚs, scruter ces figures à la lumiÚre de cette histoire et signer ce petit logbook.