C'était un soir d'hiver. Le temps restait assez doux, et, malgré la neige, toute la jeunesse des alentours avait tenu à se rassembler, pour une veillée, dans la ferme de Goutail, près de la fontaine du Diable, sur la route qui mène à Saint-Agrève.
Les garçons commencèrent par se grouper pour torsader la paille rustaude, nécessaire à la confection des corbeilles à tourtes de pain. Les filles, elles, s'occupaient de façon variée : les unes maniaient l'aiguille, ourlant ou brodant leurs draps de mariage ; d'autres dévidaient le fil de chanvre en longs écheveaux ; quelques-unes encore triaient des noix.
L'ouvrage se faisait tout en racontant des histoires. Léopold se révéla l'un des plus amusants conteurs de fariboles de l'assemblée. Rémy, lui, excellait dans l'art des devinaillos, ou devinettes, qu'il lançait de temps en temps en clignant malicieusement de l'œil.
Édouard était un gai luron qui émerveillait son entourage par sa chaude voix virile. Il chanta quelques vieux airs du pays : le refrain des scieurs de long :
" Seyten, seytou
" Gagnen guëre
" Mandzen prou !
Ou la complainte du printemps :
" L'hiver s'en est ana
" Nous a quitta
" Ma n'en sion pas fatcha !
Et il fut chaleureusement applaudi. Le fils de la maison, Joseph, servait du vin blanc, offrait des pommes d'hiver et de la douce, sorte de gâteau de seigle enrichi de figues et de poires.
Et puisque c'était le premier dimanche de février, la coutume voulait qu'on procède aux fumousa, agréable divertissement qui devait prédire les mariages de l'année !
La cousine de Joseph a fait rougir la pelle à feu sur les braises et elle invite les couples de promis à y déposer deux pépins de pommes… François et Blandine se présentent : il est aussi vif qu'elle est douce, aussi blond qu'elle est brune, aussi bavard qu'elle est silencieuse. D'un geste prompt, il jette son pépin sur la pelle. Blandine y place soigneusement le sien, mais, ô, malchance ! le voici qui, à peine installé, éclate bruyamment ! c'est le signe, dit-on, de la trahison de l'un des deux partenaires… Blandine le sait et elle se cache le visage dans les mains, tandis que les quolibets fusent !
Marie-Thérèse et Jean s'avancent en riant : ils auront plus de bonheur ! Leurs deux pépins éclatent en même temps ; c'est le mariage assuré. Les ovations jaillissent et les joues de Marie-Thérèse deviennent deux pêches roses… Mais voici deux pépins qui se consument lentement, lentement, et refusent obstinément d'éclater. Fâcheux présage ! Samuel et Delphine resteront-ils célibataires ?
Pourquoi déclare-t-on maintenant qu'Ermérance et Charles se querelleront ou rompront peut-être en cours d'année ? La réponse est subtile, l'éclatement de leurs pépins a eu lieu en sens opposé !
Et toutes ces interprétations faciles, fantaisistes, provoquent de gais propos, et des rires joyeux !
Pour consoler Blandine, Xavier l'entraîne soudain dans un alerte rigodon ! D'autres se précipitent et bientôt tous les sabots claquent sur les dalles de la grand-salle.
C'est maintenant une bourrée endiablée qui fait voltiger les longues jupes vert sombre de Clémence, et puis une ronde bien cadencée accompagnée de chansons… Le feu de l'âtre jette des éclairs et fait briller la giletière de Philémon, les longues boucles d'oreilles de Reine… Tout à coup, la porte s'ouvre et les yeux des danseurs se fixent : un étranger de belle allure vient de se présenter, en criant très fort son compliment : " Comme vous dansez bien ! "
Surpris, les danseurs s'arrêtent. Le jeune homme est très beau. Il porte une toque de soie bleue, ornée d'une plume de faisan et d'une chrysolite. À son cou luit une fine chaîne à laquelle est suspendu un scintillant médaillon de cristal. Son pourpoint de velours noir, ses manches bouffantes à crevés éblouissants, sa culotte Henri III, ses bas pailletés, ses souliers à boucles d'argent le rendent quelque peu singulier. Est-ce un déguisement ?
Effrayés par cet étrange personnage et presque un peu jaloux de sa tournure, de ses longs cheveux blonds, de son séduisant visage, les garçons du pays lui font un accueil de glace.
Alexis lui-même, dont les boucles brunes et les yeux bleus font tourner la tête à bien des filles, ne peut se comparer à l'inconnu !
- Si nous dansons bien, s'écrie-t-il soudain, c'est notre affaire et non la tienne !
Et Samuel menace le nouvel arrivant du bouffaire (bouffe-feu) qui sert à raviver la flamme !
Alors, le jouvenceau s'esclaffe, puis s'exclame en saluant :
- Quelle excellente bienvenue ! Mais vous danserez toute la nuit !
Et il entraîne sans façon la plus jolie cavalière de la veillée, la petite Rachel aux chevilles fines, la petite Rachel au teint de porcelaine… Seulement, nul ne s'en aperçoit, car tous sont pris de frénésie. Et voici les couples qui se reforment et se mettent à tourner, à valser, à piquer du pied, à se trémousser sans arrêt jusqu'à l'aube.
Certes les veillées se prolongeaient parfois très tard, mais de mémoire d'homme on n'en vit une seule ne s'achever qu'à sept heures du matin… Les parents, très inquiets, virent revenir leurs enfants le lendemain, exténués, blafards, titubants. Blandine et Clémence durent s'aliter quelques jours. Delphine avait perdu son pendentif. Reine montrait des bas déchirés et sa magnifique robe de taffetas puce tout effrangée. Samuel ne retrouva pas sa montre d'or. Léopold souffrait d'une entorse…
Malgré leurs ennuis, les parents de tout ce monde se trouvèrent bien heureux quand ils surent que le bel étranger avait disparu sans laisser de trace, et la jeune Rachel avec lui ! On n'en eut jamais de nouvelles. Six jours plus tard, un colporteur de passage trouva seulement les sabots de Rachel, de légers sabots vernis à la bride décorée, posés sagement sur la grande pierre de la fontaine du Diable.
Après la longue montée, avant de déboucher sur le plateau, voyageurs et charretiers y faisaient boire leurs chevaux en sueur.
L'eau était si froide que quelques-uns mouraient de congestion. De là à accuser le diable...
De ces deux légendes, prenez celle qui vous plait ou les deux. Elles font partie des nombreux contes et légendes de Saint-Agrève et des environs.
Pour ma part, je la dédicace à ma première géotrouvaille de la cache homonyme* après m'être inscrit le 23 mars 2013...Voilà dix ans pile !
*GC1X9WB, mise en place par narmandtcap le 15 août 2009 mais désormais archivée)