
[FR]
La véritable histoire de l'un des premiers monuments érigé à la mémoire de Jean Moulin.
C'est le nom donné au mémorial Jean-Moulin, qui se dresse depuis 1948 dans le prolongement de l'ancienne préfecture, devenue le lieu de résidence des préfets. Un glaive qui peut symboliser la Résistance décapitée par l'arrestation le 22 juin 1943, à Caluire, de l'homme chargé de l'unifier par le général de Gaulle. Mais on songe aussi, inconsciemment, à ce coup de rasoir qu'il se donna pour se trancher la gorge dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, alors qu'il était encore préfet d'Eure-et-Loir.
Les Allemands venaient d'arriver le matin même dans la ville déserte, bombardée et ravagée par l'exode, où le préfet Moulin avait tenté de maintenir un semblant de calme et de vie. Avant d'investir Chartres, la Wehrmacht a dû vaincre la résistance acharnée des troupes coloniales et, pour se venger, elle ordonne à Moulin de signer un "protocole" affirmant qu'un détachement de tirailleurs sénégalais a tué et violé un groupe d'enfants et de femmes, au hameau de La Taye, à 8 kilomètres de la ville. Moulin refuse d'apposer son nom au bas de ce document mensonger et infamant. On le jette là-bas, dans une ferme, contre le tronc froid et gluant d'une femme démembrée. Roué de coups, il est ramené dans la nuit à Chartres, où on le boucle avec un soldat noir dans le pavillon du gardien de l'hôpital, rue du Docteur-Maunoury, devenu aujourd'hui l'hôtel-Dieu. Par peur de flancher, il se tranche la gorge. Après avoir reçu les premiers soins, il reprendra ses fonctions, sans pouvoir parler pendant quelques semaines.
Plusieurs photos témoignent de ce premier geste de résistance, qui sera notifié au maréchal Pétain. Elles ont été prises dans la cour de la préfecture, où la Feldkommandantur s'est invitée. Sur ces clichés, Moulin porte un foulard blanc qui dissimule sa cicatrice. Il n'a pas encore cette écharpe sombre nouée autour du cou - une image réalisée à Montpellier l'hiver suivant, qui deviendra plus tard la représentation emblématique du chef de la Résistance -, mais il est déjà en marche vers ce peuple des ombres qu'il rejoindra le 1er janvier 1942, après un séjour à Londres. Sur deux des photos, il pose seul. Sur la troisième, il est accompagné par le major von Gutlingen, le Feldkommandant, qui lui témoignera son respect lors de son départ, en novembre 1940.
Moulin n'est pas un Chartrain. Serviteur zélé et ambitieux de la République, ce Biterrois avait pris ses fonctions en 1939, après avoir été préfet dans l'Aveyron. Chartres a l'avantage de la proximité avec Paris, où ce grand amateur d'art fréquente les galeries. Il aura le temps de préparer le 150e anniversaire de la Révolution française, où il compte mettre en avant le fils le plus glorieux de la ville, le général Marceau, mais le déclenchement de la guerre annule les manifestations. Il cherche à tout prix à s'engager, mais on l'oblige à rester à Chartres, où il aura toujours une attitude protectrice envers ses administrés et ferme à l'égard de l'occupant et de Vichy. C'est ainsi qu'en septembre 1940 il nomme sous-préfet Maurice Viollette, un franc-maçon ami de Léon Blum. Une provocation à l'égard du nouveau régime qui lui coûte son poste. Le 2 novembre, il est révoqué par Pétain.
Huit ans plus tard, ce glaive encadré de roses est un des premiers monuments inaugurés en sa mémoire. Le lieu sert aujourd'hui de rassemblement pour le 8 Mai et à commémorer la libération de Chartres.
Source : LE POINT - publication du 01/11/2012
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[EN]
The true story of one of the first monuments erected in memory of Jean Moulin.
This is the name given to the Jean Moulin memorial, which has stood since 1948 adjacent to the former prefecture building, now the residence of the prefects. The sword can symbolize the Resistance, decapitated by the arrest on June 22, 1943, in Caluire, of the man entrusted by General de Gaulle to unify it. But one also unconsciously thinks of the razor blade he used to slit his own throat on the night of June 17-18, 1940, while he was still prefect of Eure-et-Loir.
The Germans had arrived that very morning in the deserted city, bombarded and ravaged by the exodus, where Prefect Moulin had tried to maintain a semblance of calm and life. Before occupying Chartres, the Wehrmacht had to overcome the fierce resistance of the colonial troops and, in revenge, ordered Moulin to sign a "protocol" claiming that a detachment of Senegalese riflemen had killed and raped a group of children and women in the hamlet of La Taye, 8 kilometers from the city. Moulin refused to put his name to this false and shameful document. He was thrown there, to a farm, against the cold, slimy torso of a dismembered woman. Beaten severely, he was brought back to Chartres that night, where he and a Black soldier were locked in the gatekeeper's lodge at the hospital on Rue du Docteur-Maunoury, now the Hôtel-Dieu. Fearing he would break, he slit his own throat. After receiving initial treatment, he will resume his duties, although he will be unable to speak for a few weeks.
Several photographs bear witness to this first act of resistance, which would be reported to Marshal Pétain. They were taken in the courtyard of the prefecture, where the Feldkommandantur had gathered. In these photos, Moulin wears a white scarf that conceals his scar. He does not yet have the dark scarf tied around his neck—an image taken in Montpellier the following winter, which would later become the iconic representation of the Resistance leader—but he is already on his way to joining the ranks of the Resistance, whom he would join on January 1, 1942, after a stay in London. In two of the photos, he poses alone. In the third, he is accompanied by Major von Gutlingen, the Feldkommandant, who would pay him homage upon his departure in November 1940.
Moulin was not from Chartres. A zealous and ambitious servant of the Republic, this native of Béziers had taken up his post in 1939, after serving as prefect in the Aveyron department. Chartres had the advantage of being close to Paris, where this great art lover frequented galleries. He would have time to prepare for the 150th anniversary of the French Revolution, where he intended to highlight the city's most illustrious son, General Marceau, but the outbreak of war canceled the events. He tried desperately to enlist, but was forced to remain in Chartres, where he always maintained a protective attitude towards his constituents and a firm stance towards the occupying forces and the Vichy regime. Thus, in September 1940, he appointed Maurice Viollette, a Freemason and friend of Léon Blum, as sub-prefect. This provocation against the new regime cost him his position. On November 2nd, he was dismissed by Pétain.
Eight years later, this sword framed by roses was one of the first monuments unveiled in his memory. The site now serves as a gathering place for May 8th and to commemorate the liberation of Chartres.
Source: LE POINT - published 01/11/2012
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