BATAILLE DE TORFOU-TIFFAUGES (19 Septembre 1793)
Le 19 septembre, l'armée vendéenne venant de Cholet se rencontre à Torfou face à face avec elle. Marchant au milieu des flammes qui dévorent leurs moissons et leurs chaumières, ils vont, ces paysans en sabots qui font trembler la Convention, se mesurer pour la première fois contre des bataillons réguliers, valeureux et bien armés.
Presque tous les chefs sont là, sains ou blessés : Royrand, Bonchamps, d'Elbée, Lescure, Charette, d'Autichamps, Stofflet.
A minuit, en face des bivouacs ennemis, l'abbé Bernier célèbre la messe à un autel improvisé, et à la lueur des torches, bénit quarante mille hommes à genoux .
Le lendemain vers neuf heures, Charette, placé avec sa division en avant-garde du côté de Tiffauges donne le signal de l'attaque. Il s'élance le premier avec ses cavaliers, franchit les haies et les fossés et, se jette tête baissée, suivi de près par son infanterie, sur les premiers bataillons qu'il rencontre, venant du côté de Torfou. Ce sont ceux du Jura et de la Nièvre. Un feu terrible et soutenu des lignes rigides qui s'avancent sur lui d'un pas tranquille et régulier, l'accueille. On était alors à un quart de lieue de Tiffauges, dans une petite plaine. Habitués à se battre dans les chemins ou à travers champs et non à se tenir à découvert, les paysans, en voyant tomber leurs morts par pelotons sur le terrain, perdent la tête et commencent, à se débander. Cependant Charette ne veut pas fuir.
« Camarades, dit-il à ses soldats, c'est ici qu'il faut vaincre ou périr ! » Ils se reforment à la voix de leur chef, et tiennent tête à nouveau contre ces ennemis qui ne reculent d'aucun pas, mais effrayés par le bruit des obus qu'il ne connaissent pas encore et que fait pleuvoir sur eux l'artillerie républicaine, ils lâchent bientôt pied et se sauvent en courant vers Tiffauges, à la débandade, jetant bas leurs armes et poussant des cris d'épouvante...
Alors une lutte d'un nouveau genre arrête les fugitifs. En ce moment solennel, les femmes de Tiffauges et d'alentour s'étaient agenouillées dans les rues, priant à haute voix pour leurs époux et pour leurs enfants. A la vue de leurs défenseurs en déroute, elles jettent leurs chapelets, s'arment de fourches, de pierres et de bâtons, et les ramènent de gré ou de force au combat. Elles supplient les braves, elles assomment les lâches, elles relèvent les faibles. A tous, elles montrent l'incendie qui fume au loin et qui va les envelopper de son cercle de feu...
Moitié par honte, moitié par impossibilité de passer par-dessus cette bande de femmes effarées qui, les traits bouleversés, les yeux enflammés les repoussent, ils s'arrêtent hésitants . Leurs officiers les rallient, les exhortent : ils tournent face.
Tandis que ce drame plein de sublime tristesse se déroule, Bonchamps, qui n'avait pas couché sur le champ de bataille, paraît à la tête de sa division, le bras en écharpe, porté sur un brancard. En passant, il a vu les soldats de Charette rougir. « Vendéens, s'écrie-t-il, les Bleus vous regardent ! » et il commence aussitôt l'attaque.
A ce moment, l'avant-garde des Mayençais débouchait en effet sur le plateau de Torfou, marchant dans un ordre admirable, précédée d'une compagnie de sapeurs qui lui frayait un passage à coup de haches. A la vue de ces bataillons d'élite, de ces brillants soldats légués à la République par la monarchie expirante, soldats si bien disciplinés et manœuvrant avec tant de précision, un frisson d'admiration parcourt les rangs vendéens.
Arrivés en présence l'une de l'autre, les deux armées s'arrêtent, et comme les gladiateurs antiques, avant d'en venir aux mains, s'observent un instant en silence. Un cercle immense de flammes embrase au loin l'horizon et projette entre elles une lueur effrayante. 80.000 hommes sont rangés en bataille Français contre Français ! Le moment est solennel.
A la voix de leur canon saint : Marie-Jeanne, les Vendéens s'élancent de nouveau au combat. Les femmes qui viennent de ramener au feu les fuyards de Charette abordent le front des Mayençais. L'une d'entre elles, Perrine Loyseau, de la Gaubretière, abat de son sabre trois républicains à ses pieds et a le crâne fendu dans une nouvelle attaque. De part et d'autre le feu de l'artillerie et de la mousqueterie cause sur toute la ligne un carnage horrible .
Insensiblement, dans la chaleur de la lutte, les soldats de Kléber et de d'Elbée se sont rapprochés : royalistes et républicains sont sur le point de franchir le petit ravin qui les sépare pour en venir aux mains. L'ordre est alors donné à l'artillerie républicaine de passer le ruisseau qui coule en avant de Torfou, de gravir une petite colline située de l'autre côté, pour ensuite de là foudroyer les Vendéens. Les canons s'engagent dans un petit chemin pierreux, en pente étroite et roide, à la file, et bientôt la première pièce débouche sur le pont pour le franchir.
A cet instant - car dans cette bataille il semble que toutes les actions devaient être extraordinaires - un paysan de Thouarcé saisit l'importance de ce mouvement. Le premier, sans ordre, il s'élance, traverse comme un éclair un peloton de soldats, va droit au conducteur du premier cheval, lui arrache son pistolet, le tue, frappe le cheval qui tombe sur son cavalier et coupe les traits. Le pont est encombré, la marche interrompue, toute la file arrêtée dans le ravin : l'artillerie devient inutile.
Le paysan retourne à son poste après avoir accompli l'œuvre, d'un général et d'un soldat.
De toutes parts, pendant ce temps, on se bat avec un égal acharnement. Tandis que de son brancard, l'intrépide Bonchamps anime ses soldats au combat, Kléber, dont la tête toujours surmontée d'un panache tricolore, plane au-dessus des bataillons comme le drapeau de l'armée, donne les preuves d'un rare courage et prélude par une admirable défense à sa belle victoire d'Héliopolis. Alignés comme à la parade, les Mayençais se présentent en ordre fermement debout. Il faut les rompre et entrer dedans. Impétueux; Charette s'élance au galop avec ses gars ranimé...
Au premier choc Kléber tombe l'épaule fracassée d'un coup de feu. Il se relève et retombe ; ses grenadiers veulent l'entraîner. Kléber refuse et se fait porter de rang en rang pour encourager ses soldats .
Cette mâle attitude électrise les Mayençais et leur rend l'énergie qu'un choc aussi violent leur faisait perdre.
Ils resserrent leurs lignes, et s'avançant au pas de charge en colonnes serrées, ils enfoncent à la baïonnette la masse flottante des paysans.
Lescure alors, le brave Lescure, voit que tout est perdu si son aile est dispersée. Emporté par un sublime élan de désespoir, il saute à bas de son cheval, arrache un fusil des mains d'un de ses soldats, et avec cet air de Condé qui entraîne les bataillons et cette inspiration soudaine qui trouve les mots héroïques « Y a-t-il quatre cents hommes de bonne volonté pour mourir avec moi ? » Il s'en présente dix-sept cents. Ce sont les gas des Echaubroignes, des Aubiers et de Courlay, commandés par Bourasseau. « Allez, monsieur le marquis nous vous suivrons où vous voudrez ! » Les soldats s'étaient élevés d'un coup à la hauteur de leur général. Ils se forment en colonne, et au pas de course s'élancent sur les Mayençais en criant : « A mort les Bleus! Pas de quartier ! » Les Mayençais n'avaient pas idée d'une pareille furie de combat : ces cris annonçaient tout l'emportement de l'âme. On ne se bat ainsi que pour des idées et des passions !
Pendant deux heures, ces braves, de concert avec d'Elbée, arrêtent comme un rempart les Mayençais, échangeant des coups de fusil sûrs et bien ajustés contre les feux roulants des républicains ; mais soudain, des cris assourdissants de « Vive le Roi » se font entendre ; à droite, à gauche et derrière les Mayençais, véritable avalanche humaine, une foule énorme déborde et s'éparpille à travers les champs, les chemins et les bois. Ce sont les soldats de Bonchamps qui, selon leur habituelle tactique, se sont égaillésen tous sens et enveloppent d'un, cercle de feu les colonnes républicaines. Bientôt la Vendée entière est au milieu d'eux. On choisit son ennemi et on le vise à bout portant : en quelques instants la mêlée devient horrible.
Dès que les paysans voient l'ennemi ébranlé, ils redoublent de cris, et bientôt leurs belliqueux « Rembarre ! Rembarre ! » dominent le tumulte des arnes. Enivrés par la chaleur de la lutte ils se ruent jusqu'au milieu des rangs, se battant à coups de sabre, de crosse et de baïonnette. Charette reçoit six balles dans ses habits. Bonchamps lui-même, oubliant sa blessure, se fait hisser sur un cheval, et le pistolet au poing, se jette éperdûment dans la mêlée .
Malgré des prodiges de valeur les Mayençais chancellent et plient bientôt devant le flot qui les déborde. Quelques-uns même de ces valeureux soldats commencent à fuir ; après une aussi longue et opiniâtre résistance, ils s'épouvantaient de ces hommes qui n'étaient pas des soldats. En vain le conventionnel Merlin (de Thionville) les encourage, avec Kléber, de la parole et de l'exemple. En vain il combat au milieu d'eux à pied et à cheval avec l'énergie d'un simple soldat. Ces guerriers jusque là invincibles sont enfin vaincus. Ils reculent pour la première fois devant le courage vendéen...
Mais Kléber, ce héros dont Napoléon disait plus tard « qu'il grandissait de vingt coudées dans la bataille » est toujours à leur tête... et tandis que son éloquence les soutient, son habileté dispose leur retraite...
Le commencement de la bataille avait montré ce que sont les Français quand on parle à leur honneur ; la fin appartient pour la gloire aux Mayençais dans leur défaite.
Ils reculent, ils reculent au milieu d'un pays inconnu, dans des chemins défoncés, à travers des brandes, des haies et des arbres épars ; à petits pas ils s'éloignent, poursuivis de près, en queue et sur les flancs. Ils reculent et ne fuient pas. De temps en temps ils s'arrêtent, font volte-face et exécutent des feux de file semblables à des roulements de tambour.
Puis ils continuent leur route, impassibles, chargeant et déchargeant leurs armes, emportant au milieu d'eux leur général blessé, perdant des hommes à chaque pas, mais refermant leurs brèches et jamais entamés. Plusieurs de leurs officiers se brûlent la cervelle pour échapper à la honte d'être faits prisonniers ; une femme, qui se trouve avec eux, les imite dans leur désespoir.
Deux lieues se font ainsi, sans relâche et sans quartier. Il avait été décidé, avant la bataille, que les Mayençais seraient considérés comme parjures à la capitulation par eux consentie aux alliés du roi de France, et qu'on tuerait impitoyablement tout ce qui tomberait sous la main.
Poursuivie sans répit et partout débordée, l'armée républicaine n'a, pour s'échapper, qu'une seule issue, le pont du ruisseau de Gétigné, au-dessous de Boussay. Les Vendéens s'avancent ; ils arrivent et vont couper l'armée qui va trouver là son tombeau. Déjà des cris de panique poussés par les soldats de Merlin se font entendre : « Nous sommes coupés ! Nous sommes coupés ! »
Mais de même que Lescure n'avait pas douté de ses Vendéens, Kleber était digne de ses soldats ; il les crut capables de mourir. Il braque deux pièces de canon sur le pont. Il arrête le colonel Chevardin, commandant des chasseurs de Saône-et Loire : « Mets-toi là, lui dit-il, et fais-toi tuer avec ton bataillon ! » Chevardin ne dit qu'un mot : « Oui, mon général ! » Il y mourut.
Le reste de l'armée fut sauvée ! .
Ce grand combat avait duré sept heures : de part et d'autre, on n'avait point fait de prisonniers et le massacre avait été horrible. Plus de quatre mille cadavres jonchaient le sol à trois lieues de distance. «Jamais, dit Kleber dans son rapport à la Convention, on ne vit un combat, un acharnement plus terribles ! Les rebelles combattaient comme des tigres, et mes soldats comme des lions ! »