Journal de bord du Capitaine Eric Cobham
Année de grâce 1726
À bord du Flying Seahorse, quelque part dans le golfe du Saint-Laurent
Le 9e jour d’octobre, l’an 1726
Par tous les diables de l’enfer, voilà trois jours qu’un vent maudit nous pousse vers les terres inconnues du nord. Les cartes sont trompeuses ou bien c’est cette brume diabolique qui m’aura jeté un sort. Qu’importe, Le Flying Seahorse tient bon, mais son ventre grince comme une vieille catin à l’église. Les hommes râlent, mais l’or qui dort sous les planches du pont les fait taire. On touche bientôt une rivière large comme un bras de mer — les sauvages d’ici l’appellent le Saint-Laurent. Nous ne pouvons que prier que le temps se calme avant les premières gelées…
Le 11e jour d’octobre
Tempête furieuse cette nuit. On a perdu deux hommes — le mousse Jacquot et le vieux Vincent le Borgne, happés par les flots noirs. Le mât d’artimon n’est plus qu’un souvenir, et le gouvernail a fendu comme une noix trop sèche. La coque a raclé un banc traître, et nous voguons plus qu’à moitié morts. L’état de notre brigantin ne nous a pas laissé le choix. Nous avons mouillé l’ancre dans une crique encaissée, à l’abri des regards, à quelques lieues de Ville-Marie. Terre sauvage, froide, couverte de forêts épaisses et de bêtes inconnues.
Le 15e jour d’octobre
Je sais que nous ne pourrons réparer le navire avant les premières neiges. Cette terre hostile ne nous offrira rien d'utile à notre survie et la grogne monte chez les hommes à cause du rationnement. Un mousse m’a rapporté que Peter au Nez plat, ce bois-sans-soif, parle déjà de révolte. Le moral est au plus bas, mais il n’est pas encore né celui qui fera marcher le capitaine Eric Cobham sur la planche, parbleu!
Le 23e jour d’octobre
Les cales se vident plus rapidement que la chope d’un boucanier assoiffé. Nous n’aurons bientôt plus de vivres et plusieurs matelots sont atteint de ce mal des gencives que les anglais appellent “scurvy”. La révolte gronde et je crains une mutinerie. Mais les trésors, les joyaux, les pièces prises à bord du galion espagnol Santa Dolores… tout cela ne peut tomber aux mains des matelots ou pire, des soldats français ou des sauvages qui peuplent ces rivages. Aujourd’hui, à la lueur d’une lune jaune comme un œil de noyé, j’ai porté mon plus précieux coffre à travers la forêt, au-delà du mur où se dessinent les Fenêtres sur la mer, jusqu’à un roc sculpté que j'ai baptisé le Rocher aux trois colonnes . Là, peu avant la Pierre hippopotame, entre deux rochers blancs, j’ai dissimulé le butin. J’ai brûlé la carte après en avoir tracé une copie au dos d'un caisson. J’ai caché ce caisson au delà du regard inquisiteur de la girafe de bois, à 20 pas au Sud-Est du Flying Seahorse, maintenant que je sais qu’il ne reprendra plus la mer.
Le 4e jour de novembre
Les hommes veulent repartir. La majorité de nos compagnons ont succombé à ce mal qui ronge les gencives et déchausse les dents, et nous n’avons plus pour nous nourrir que des restes de pain rassis et les quelques rats à queue poilue que nous avons pu attraper aux abords de la forêt. La faim et la maladie ont calmé les mutins. Certains murmurent que le lieu est maudit, que des voix chuchotent entre les arbres. L’un d’eux a vu une silhouette — un vieux sauvage à la face peinte de cendre. Je n’en crois rien, mais l’air ici est chargé d’un silence trop épais, et les flaques d’eau gèlent déjà au petit matin. Bientôt, il sera trop tard pour partir. Nos compagnons enterrés, nous avons construit un radeau de fortune, et je compte descendre le fleuve jusqu’à la mer. Le Flying Seahorse reste là, éventré, tel une vieille amante trahie. Moi, Capitaine Eric Cobham, je jure sur ma vie que je reviendrai chercher mon trésor… si Dieu ou le Diable me le permet.
Dernière note, à la plume tremblante, ce 5e jour de novembre
Nous partons avec la marée. Le ciel est bas, et les corneilles tournent. Si quelqu’un trouve ce journal… sache que l’or dort encore, caché non loin de Ville-Marie, dans le ventre de la terre, entre le regard muet du Rocher aux trois colonnes et la voix éteinte de la Pierre hippopotame.
Capitaine Eric Cobham
Pirate du Roy, Maître du Flying Seahorse,
voleur de doublons, fils de la mer.